Retour à la page précédente

Madame, cachez ce téléviseur que je ne saurais voir...

Par Gilles Chertier

« T’as vu hier à la télé ? »

Depuis un certain nombre d’années, cette formule magique semble avoir supplanté le « t’as vu un peu le temps qu’il a fait hier ? », qui avait pourtant fait ses preuves.

Et que je te ressasse les lieux communs colportés par cette même télé. Peu importe la chaîne, tout sort du même moule. À la fin du journal télévisé, demandez-vous un peu ce que vous avez réellement retenu. Deux phrases ou trois phrases suffiraient, vous pouvez en être sûr.

Les discussions entre amis peuvent parfois sembler animées, chacun affichant des points de vue apparemment opposés. Mais quelle est leur source d’information ? Héhéhé… et combien remettent en question la simple habitude d’allumer la télé lorsqu’ils rentrent chez eux ?

Deux ou trois anecdotes révélatrices :

  • Il y a quelques années, au moment de passer à table à l’occasion d’un dîner, notre hôtesse allume la télé. « Ça meuble », dit-elle en appuyant sur le bouton. Sympa. Sommes-nous si ennuyeux? Dans ces conditions, pourquoi nous avoir invités ? Face à la levée de boucliers, elle éteint tout de même le poste. C’était il y a vingt ans. La télé n’avait pas encore fait trop de dégâts.
  • Récemment, nous étions invités chez d’autres amis pour le réveillon du Nouvel An. À l’arrière-plan, la télé est restée allumée toute la soirée. Un des enfants la regardait de temps à autre et se faisait rabrouer vaguement de loin en loin lorsque le volume était trop fort. Sans plus. Si je pouvais parler avec mon vis-à-vis, j’avais tout de même de la difficulté à me concentrer sur la conversation, la télé étant droit dans l’axe de mon regard. Essayez donc de vous soustraire à ça ! Évidemment, pas question d’avoir une conversation avec une personne assise une chaise ou deux plus loin.
  • Dernièrement, nous décidons un soir d’allumer la télé pour voir un reportage. Il y avait un an que nous ne l’avions plus regardée. L’émission en question devait débuter vers 21 heures. Ayant allumé le poste un peu avant pour ne pas manquer le début, nous avons pris conscience de ce à quoi nous échappions depuis que nous avions cessé de regarder la télévision : publicité, annonce des émissions à venir, publicité, encore une annonce de je ne sais quoi, republicité, etc. Une bonne vingtaine de minutes. Et encore, nous avions échappé à toute la pub entre le journal de 20 heures et la météo. Pire : impossible d’avoir une conversation. Nous ne nous regardions plus ! L’œil était constamment attiré par l’écran. Même le son baissé, on se retrouvait tenté de remonter le volume parce qu’on avait cru entendre le générique du début de l’émission ou quelque chose d’intéressant (en réalité, un nième spot publicitaire qui se la jouait message-à-caractère-informatif).

Franchement, j’imagine mal inviter des amis à dîner et allumer la télévision. Cela me semblerait insultant pour eux. Vous trouvez ça agréable, vous, quand la personne à qui vous parlez a le regard qui dérive constamment vers le téléviseur ? Fatalement, au bout d’un moment, vous trouvez un prétexte pour vous éclipser.

Depuis quelques années, le printemps venu, nous regardions de moins en moins la télévision le soir, et même plus du tout pendant les deux ou trois mois d'été. Depuis un an, elle est éteinte en permanence.

Les repas sont redevenus un vrai moment de détente et de convivialité. Pas de bruit de fond ni d’image qui distrait de la conversation. Nous prenons le temps d’apprécier ce que nous mangeons, de parler de tout et de rien, des livres que nous sommes en train de lire, etc.

Quant aux soirées, quel gain de temps ! Quand nous regardions la télévision (et encore, nous étions très, très en-deçà de la moyenne nationale), nous perdions toute une soirée pour un film d’une heure et demie, notamment à cause de la publicité. Après le film, nous n’éteignions pas toujours le poste immédiatement parce que nous étions en train d’échanger nos impressions. Du coup, nous avions droit à une nouvelle tranche de publicité, d’annonce d’émissions à venir, etc. Encore du bruit.

Désormais, pour nous informer, nous passons la presse en revue sur Internet. En une demi-heure, soit la durée du journal télévisé, nous avons eu le temps de lire et d’apprendre dix fois plus de choses. Et comme il faut les lire, ces articles, on les retient d’autant mieux. Comme on fait le tour de la presse, on compare des points de vue différents. On prend son temps. On peut revenir sur un article si on a oublié un détail. On se fait sa propre opinion.

Le journal télévisé, lui, noie trois phrases creuses dans des tonnes d’images à l’interprétation très variable selon la ligne éditoriale. Une demi-heure de lavage de cerveau, en somme. Beaucoup de données, mais pas d’information structurée, pas de réflexion.

Tout le monde n’a pas un ordinateur avec une connexion Internet, me direz-vous. N’empêche, personne n’est obligé de s’informer par la télé. Il existe une presse écrite. Certes, elle non plus n’est pas « objective », mais un journal imprimé est tout de même un peu plus complet que le journal télévisé. On n’est pas distrait par des images auxquelles on fait dire ce qu’on veut. Et on n’est pas obligé d’acheter tout le temps le même journal, au contraire. Enfin, ça ne coûte pas plus cher que les jeux à gratter et ça n’abêtit pas.

Cette demi-heure passée à s’informer, il reste plein de temps libre. Selon la saison, il peut être consacré au sport, au bricolage, au jardinage, à la lecture, au cinéma, à la rêverie... Quand on va se coucher, pas besoin de se droguer aux somnifères.

Vous savez que l’humanité a vécu sans télévision pendant des millénaires ? Dingue, non ?

PS : éteignez la télé une huitaine de jours pour voir ! Vous verrez, c’est beaucoup plus facile qu’arrêter la cigarette !

Haut de la page